• De l’Association de Solidarité avec les Travailleurs Turcs à l’Actions citoyennes interculturelles,

    De l’ASTTu à l’ASTU

    En 2004 lors d’un colloque organisé à l’occasion des trente ans de l’ASTTu, un des fondateurs de l’association Monsieur Xavier CUCHE (Président de l’Université Marc BLOCH) disait dans son intervention que :

    « l’ASTTu était une toute petite association. Aujourd’hui, elle est composée de nombreux membres, elle est belle, grande et forte. A l’époque, je n’avais même pas 30 ans et j’étais déjà l’ancêtre de l’ASTTu. C’était une association composée d’une quinzaine d’étudiants français, sans moyens, nous ne payions pas de cotisations, n’avions ni permanents, ni salariés, et même pas de statuts jusqu’à 1974. Elle est née de la rencontre de deux groupes d’alphabétisation, un qui travaillait dans le centre ville, les vieux quartiers, et l’autre à la Meinau, près d’une usine. »

    La création de l’association était en lien direct avec les immigrés de Turquie arrivés en Alsace dans les années 70. Cette nouvelle immigration n’était pas très connue et présentait des caractéristiques différentes des autres.
    L’objet principal de l’association était de mettre en place des actions de solidarité avec les immigrés de Turquie.

    Il pouvait s’agir de visites à des personnes hospitalisées, d’accompagnement dans les démarches administratives, d’apprentissage de la langue française et de favoriser les rencontres entre les immigrés eux-mêmes afin de combler leur solitude.

    Puis, l’évolution de la composition sociale et démographique de ces immigrés à partir de 1976 a suscité de nouvelles initiatives tournées vers les autres composantes de cette immigration, à savoir : des cours de français pour les femmes et du soutien scolaire pour les enfants primo-arrivants.

    Or, en 1981, avec l’abrogation du décret de 1939, une nouvelle législation autorisera les résidents étrangers à se constituer en association, ce qui eut pour conséquence la création de nombreuses associations d’immigrés. Toutefois, la majorité d’entre elles étaient sous l’influence des pays d’origine. Il faut noter que, dès 1980, après le coup d’Etat militaire, l’arrivée des réfugiés politiques et l’implantation des originaires de Turquie en Alsace augmentent.

    C’est à cette période que l’ASTTu prit son élan en mettant en avant la vie des immigrés dans le pays d’accueil. Les difficultés liées à cet exil commencèrent, alors, à les préoccuper.

    C’est, dans ce contexte, qu’un groupe d’ originaires de Turquie s’implique activement à l’ASTTu dès 1985. Cette présence d’immigrés originaires de Turquie a donné une dimension plus large aux actions de l’ASTTu.

    Un des militants de cette initiative, Monsieur Haydar Kaybaki, explique la raison de son engagement à l’ASTTu en soulignant :

    « Quand je suis arrivé, j’ai fait le tour des associations et mouvements originaires de Turquie. Je me suis rendu compte que ces associations étaient des associations de Turquie et travaillaient pour les problèmes de Turquie. La vie des Turcs en France n’était pas l’objet de leur travail. Avec un groupe d’amis (après des longues discussions), nous avons décidé de créer une association. Par deux autres militants, nous avons appris qu’une association franco-turque organisait une fête pour savoir  » faut-il continuer ou pas ? « . Toujours est-il qu’à la fin de notre longue rencontre, avec un air étonné ils ont accepté de continuer avec nous, c’est-à-dire de ne pas dissoudre l’ASTTu. En 1986, l’ASTTu avait 5000 francs de subvention de la ville de Strasbourg pour l’action périscolaire. A partir de ce jour-là, nous étions une dizaine de personnes à s’investir très rapidement. L’ASTTu avait un petit local au 19, quai des Bateliers : ce fut la naissance de l’ASTTu actuelle. »

    Il ne s’agissait plus d’actions de solidarité proposées par un groupe de bénévoles français mais d’opérations et de manifestations culturelles proposées par les immigrés eux-mêmes en collaboration avec des Français. Cette transition suscita aussi un premier débat sérieux, au sein de l’ASTTu, sur ses orientations et sur sa ligne politique. A partir de cette période, l’ASTTu étalera son champ d’intervention en proposant de nombreuses actions sociales et culturelles. Et c’est en 1989 qu’elle propose ses premières actions spécifiques sur le quartier de Gare où elle est, maintenant, implantée.

    Contrairement aux autres associations des originaires de Turquie, les militants de l’ASTTu sont fortement influencés par le débat national des années 80 concernant les nouvelles mutations sociales. Ils sont dans une démarche de revendication en tant que citoyens.

    Voilà pourquoi l’ASTTu participera activement à plusieurs initiatives pour la défense des droits migrants, notamment, à travers le droit de vote. Elle est, aussi, à l’initiative de la création de la Coordination des Associations de Résidents Etrangers à Strasbourg (CARES) dont l’objectif est de lutter pour la participation des immigrés à la vie locale et le droit de vote lors des élections municipales. Cet engagement a eu pour résultat la création d’un Conseil Consultatif des Etrangers par la Ville de Strasbourg au début des années 90.

    Par ailleurs, depuis le début des années 90, par le biais du regroupement familial, le nombre des familles originaires de Turquie n’a cessé d’augmenter en devenant la communauté la plus importante en Alsace. Cette évolution a généré de nombreuses difficultés dans la vie quotidienne des familles. Leurs demandes sont devenues plus complexes dans leur phase d’installation avec en parallèle des problèmes de chômage, de logement … Pour la première fois depuis le début des années 90, les problèmes posés par les jeunes de la  » seconde génération  » apparaissent, notamment, dans les quartiers  » difficiles  » de Strasbourg à forte concentration de familles originaires de Turquie. Cette période fut, également, marquée par de nouvelles politiques d’immigration et par la montée de groupes d’extrême droite.

    Ces changements, au sein des originaires de Turquie, ont également marqué la vie associative de l’ASTTu par une série de débats concernant les orientations et les priorités. Par exemple, la question autour des activités péri-scolaires et du Centre de Loisir Sans Hébergement dans le quartier Gare avait suscité un questionnement sur les missions de l’ASTTu. Une association qui a pour vocation d’intervenir à l’échelle départementale ne risquait-elle pas de devenir une association de quartier en mobilisant ses moyens sur un périmètre restreint au détriment des autres ? Néanmoins, à cette période, il existait une présence importante des originaires de Turquie dans ce quartier et notamment, des enfants arrivés récemment. D’autre part, hormis quelques petites associations qui proposaient des actions éducatives, le quartier présentait un déficit important en termes d’offre d’activités socioculturelles et socio-éducatives. C’est pourquoi, l’ASTTu avait poursuivi ses activités d’accompagnement scolaire et de CLSH sur le quartier jusqu’en 1999.

    Il faut peut-être insister sur quelques dates importantes qui permettent de constater l’évolution de l’ASTTu et son dynamisme permanent à partir de la fin des années 80.

    En 1987, avec les premiers financements de l’ASTTu du FAS (Fonds d’Action Sociale pour les travailleurs immigrés et leurs familles), elle peut inscrire ses actions dans le champ d’intégration.

    La quinzaine culturelle en 1989 est une première ouverture vers la société française à travers les manifestations culturelles et avec un premier un film  » Anlamak- Comprendre  » abordant la question de mémoire des originaires de Turquie.

    Cette ouverture a été suivie, en 1990, d’un programme plus intense en réunissant cinq autres associations pour l’organisation de la quinzaine Alsace-Turquie.

    Un atelier théâtre a été mis en place avec des personnes de différentes origines culturelles, dès 1992, sous la direction d’un professionnel.

    Tout comme le travail autour de la scolarité qui a abouti, en 1993, à la publication d’une brochure d’information en langue turque  » L’école en France  » destinée aux parents d’élèves originaires de Turquie. Elle contenait des informations sur le système scolaire français en le comparant avec le système scolaire turc. Ce travail accorde une place essentielle à l’ASTTu et il met en perspective les premières initiatives de la médiation scolaire.

    Mais l’ASTTu se mobilise, également, pour la régularisation des sans papiers, le droit de vote et s’investit au sein du Conseil Consultatif des Etrangers dès sa création en 1993.

    En 1994, l’ASTTu fête ses 20 ans d’existence par une série de manifestations culturelles qui coîncident avec mon embauche en tant que coordinateur. La restructuration de son fonctionnement, les nouvelles actions envers les jeunes et le développement des actions culturelles à travers la reprise de l’atelier théâtre, de danse, de musique se déploient peu à peu.

    En 1995, le travail entamé lors de son 20ème anniversaire, amène l’ASTTu à réaliser plusieurs actions importantes à Strasbourg. L’exposition de photographies et la publication d’un album-livre  » Mémoire des Turcs en Alsace « , une création théâtrale  » le Bourgeois Gentilhomme « , le théâtre d’ombres traditionnel turc  » Karagöz  » ainsi que plusieurs manifestations ont pu donner une vision globale de sa politique culturelle. Cette année-là est aussi synonyme d’une présence plus importante dans les quartiers et de développements de partenariats durables.

    Plus tard, les actions envers les jeunes et les femmes seront structurées dans le cadre de la vie associative et en partenariat avec les associations proches l’ASTTu qui organisent des projets d’échange et des rencontres au niveau national et européen.

    Après deux ans de stabilité de ses actions, l’association saisit l’opportunité du dispositif  » Emplois-Jeunes  » pour créer deux postes de médiateurs en 1999 afin de répondre aux besoins croissants dans les quartiers et dans le milieu scolaire. C’est également le début d’une nouvelle phase de professionnalisation de l’ASTTu qui prend part activement à la création du Festival Strasbourg/Méditerranée et en devient l’un des acteurs principaux.

    L’ASTTu, marquée par les séismes en Turquie de 1999, se mobilise pour la création d’un collectif de soutien aux victimes et poursuit, en 2000, son action humanitaire en partenariat avec trois autres associations par un projet de voyage avec les jeunes des quartiers de Strasbourg et un concert de solidarité.

    En l’an 2000, l’ASTTu accueille son premier président jeune né en France et réalise en collaboration avec la Laiterie Centre Européen de la Jeune Création une des plus grandes manifestations culturelles qui a eu lieu en France concernant la Turquie et les originaires de Turquie.

    Les jeunes, dès 2001-2002, participent davantage aux activités et les enfants des membres s’impliquent activement à la vie associative. De même que, profitant du dispositif du poste  » Adulte-Relais « , l’ASTTu développe ses actions envers les femmes.

    En 2002, l’association est même présidée par une jeune fille née en France. C’est sous sa présidence que l’ASTTu fête ses trente ans en 2004 avec une série de manifestations culturelles ainsi qu’un grand colloque organisé en partenariat avec l’ORIV et les universitaires.

    L’ASTTu, en 2004, en collaboration avec quatre autres associations des originaires de Turquie, participe à la création d’une fédération nationale : le Rassemblement des Associations Citoyennes des Originaires de Turquie (RACORT). Cette création coîncide avec l’ouverture des négociations de la Turquie en vue de son adhésion à l’Union Européenne. Ce débat en France a été virulent et agressif, parfois même xénophobe, avec les affirmations des politiciens soulignant  » l’éloignement culturel « ,  » l’incompatibilité des valeurs « ,  » le choc des civilisations  » et en attisant la peur par la stigmatisation des originaires de Turquie. L’ASTTu et son environnement social ainsi que les populations originaires de Turquie ont été marqués énormément par la forme et les représentations dégagées lors de ce débat.

    Par ailleurs, à l’occasion de ses trente ans, l’ASTTu s’interroge sur son contexte social et l’évolution des originaires de Turquie. Le Conseil d’Administration convoque une Assemblée Générale extraordinaire pour changer le nom, mais il n’y a pas eu quorum, car les membres n’étaient pas préparés à un tel changement.

    Pourtant, la relève de la présidence est assurée par une autre jeune fille, également, née en France en 2005 qui continuera d’interroger l’identité de l’association. Grâce à une présence importante des femmes dans le Conseil d’Administration et l’efficacité de la médiatrice dans son travail avec les femmes, l’ASTTu décide la mise en place d’un secteur femme afin de mieux les soutenir dans leurs démarches d’insertion et d’autonomie.

    L’ASTTu entame un travail spécifique avec les jeunes en 2006. De nouveaux jeunes entrent dans le Conseil d’Administration.

    L’ASTTu, à travers RACORT, mène une campagne d’inscription sur les listes électorales dans les quartiers et auprès des originaires de Turquie en 2006 et 2007. Cette campagne trouve une résonance très forte auprès des populations qui s’inscrivent massivement sur les listes électorales. Et pour la première fois, en 2008, il y a trois élus originaires de Turquie au Conseil Municipal de Strasbourg, dont deux jeunes issus de l’ASTTu.

    Enfin, l’ASTTu a évolué en fonction des demandes ressenties ou exprimées par les populations concernées par ses actions. Elle s’adapte aux besoins et au contexte de l’immigration, car malgré les changements d’opinion quant au mythe du retour, la grande majorité des immigrés de Turquie s’interroge entre un engagement citoyen et un statut d’étranger.

    Dans la démarche élaborée par l’ASTTu, la citoyenneté apparaît comme un élément essentiel permettant d’évoquer de nombreuses questions concernant la situation des populations issues de l’immigration.
    La discrimination à l’embauche, au logement et à l’accès aux loisirs, l’égalité des chances dans l’enseignement, l’épanouissement culturel, la reconnaissance de la culture d’origine font parti des difficultés et questions qui nécessitent un investissement et une réflexion. Sauf imprévus de l’actualité, ce sont certainement ces questions qui seront au centre des prochaines étapes de son évolution.

    Quelques dates :

    • 1974 : Création de l’association de Solidarité avec les Travailleurs Turcs par un groupe de bénévoles français avec les immigrés de Turquie arrivés en Alsace dans les années 1970
    • 1981 : La loi du 9 octobre 1981 abroge les discriminations à l’encontre des étrangers introduites par le décret-loi de 1939 et rétablit ainsi la liberté d’association dans sa plénitude de principe et sa généralité. L’arrivée massive des réfugiés politiques suite au coup d’état en Turquie en 1980…
    • 1986 : Implication active d’un groupe de ressortissants turcs à l’ASTTU induisant de nouvelles orientations: actions et manifestations culturelles proposées par les immigrés eux-mêmes en collaboration avec les français
    • 1987 : Première embauche d’un salarié. Recours aux financements publics
    • 1989 : Quinzaine culturelle turque:
      Première manifestation culturelle d’envergure en Alsace en lien avec les originaires de Turquie. Entrée dans une logique de partenariat.
      Première réalisation sur la mémoire et la transmission  » Anlamak- Comprendre « 
    • 1992 : Passage de la diffusion à la création culturelle
      Atelier théâtre, danse, musique…
    • 1994 : Embauche du salarié qui est l’actuel directeur.
      Nouvelles impulsions, dynamisation,
      Nouvelles perspectives
    • 1995 : Redéfinition des axes
      Mémoires des Turcs en Alsace
      Bourgeois gentilhomme
    • 2000 : Ouverture vers les quartiers médiation scolaire, implication de jeunes dans l’association, renforcement des actions autour de la citoyenneté et la lutte contre les discriminations
    • 2004 : ASTU fête ses 30 ans et entame une réflexion sur son projet associatif en lien avec le contexte des populations originaires de Turquie. La création du secteur femmes et les permanences d’accueil et d’information, la création du RACORT…
    • 2010 : Assemblée Générale Extraordinaire
      Changement de nom, modification des statuts, reformulation du projet associatif…